lundi 18 février 2013

Rien ne s'oppose à la nuit.



Je l'ai lu sur les conseils de Stéphanie. J'avoue que j'ai longtemps hésité avant de le commander. Je craignais que le thème ne soit trop proche de mon vécu du moment. 
Ma mère sort à peine d'une longue dépression commencée à la fin du mois d'octobre. Elle n'était pas présente pour l'anniversaire de ma fille, pas plus que pour le mien. Elle a passé les fêtes de Noël dans une clinique. En fait, elle est restée hospitalisée presque deux mois. Deux mois entrecoupés d'une sortie de quelques jours qui n'aura pas été concluante, puisque les crises d'angoisse se sont succédées. Son hospitalisation aura été pour moi un soulagement. Je ne m'en cache pas. J'étais au bout de l'aide que je pouvais lui apporter. A chaque coup de téléphone passé (un par soir depuis le début de sa dépression) je raccrochais avec le moral en berne. Un sentiment d'impuissance, de solitude aussi peut être face à cette putain de dépression, de tristesse aussi de voir sa mère dans cet état sans que les gestes ou les mots d'amour ne trouvent d'écho.

Je me sentais passive, comme si je n'étais juste qu'une observatrice incapable de savoir quelle solution était la mieux et bien peu guidée par son psy. On m'a dit à ce moment-là d'arrêter de me poser en victime. Je n'ai pas aimé. J'ai écrit une note de quelques lignes un soir, dont j'ai même oublié le contenu pour finir par la mettre à la poubelle de mon autre blog. Je me suis fermée, comme souvent, pour faire face à ma façon : je vais bien tout va bien. Et si il ne fallait pas se poser en victime, à quoi bon écrire...

Je garde pour le médecin des urgences une grande sympathie car c'est elle, bien plus que le psy de ma mère qui lui a trouvé une place dans une clinique proche de chez elle. 

Durant les dernières vacances de la Toussaint, j'avais multiplié les allers et retours entre le domicile de ma mère et la maison. Elle n'a jamais voulu venir chez moi, même au plus fort de sa dépression, car elle ne voulait pas que mes enfants la voient dans cet état. Et je lui en sais grâce. Peut-être aussi que cela me soulageais de savoir que de retour chez moi, j'allais pour quelques heures pouvoir penser à autre chose... Penser n'est peut-être pas le bon terme... Pouvoir vivre autre chose. J'ai passé le weekend qui a précédé son hospitalisation chez elle. Retour dans ma chambre de jeune fille... J'ai craint durant les semaines qui ont précédées son entrée en clinique, qu'elle ne commette  l'irréparable, que rien ne s'oppose à la nuit. Elle a trouvé la force de pas franchir ce cap... Peut-être parce que sa mère est encore vivante. J'y pense souvent. Que se passera-t-il à la prochaine phase dépressive, si ma grand-mère n'est plus là ? Fera-t-elle comme l'héroïne du livre qui est encore sur ma table de chevet ?  

Il faut que je vous dise un truc horrible... Cela me semble loin aujourd'hui, mais je sais que je l'ai pensé. J'ai parfois pensé que sa mort serait peut-être un soulagement ... Pour moi, j'entends. Aujourd'hui je me rends bien compte de l'absurdité et de l'horreur de cette idée. Je pourrais la bannir, je pourrais la nier... Pourtant malgré tout, j'ai souvent craint le pire au volant de ma voiture, parcourant les kilomètres qui nous séparent. 

Aujourd'hui, elle va mieux. Elle est sortie depuis jeudi dernier, elle pète la forme, pleine d'une nouvelle vigueur comme toujours presque excessive. Je ne sais pas quel traitement aura été efficace. Les thymoregulateurs prescrits par le psy de la clinique n'ont pas été pris jusqu'au bout, pas supportés. Je crois bien que le traitement est reste inchangé. Le psy a évoqué des troubles bipolaires, mais je crois qu'on met de nos jours beaucoup de maux derrière ce mot.

Quand Stéphanie suite à la lecture d'une de mes notes a évoqué le livre de Delphine De Vigan qui relate les troubles bipolaires de sa mère, j'ai eu peur de le lire... Mais j'attendais aussi peut être des réponses. Le premier constat et pas des moindres, que je me suis fait, c'est que l'histoire de cette femme, n'est pas l'histoire de ma mère. Que sa maladie n'est pas la sienne. Je concède que ma mère traverse successivement des périodes de grandes dépression avec des périodes d'euphorie, mais on est loin de ce que décrit l'auteur. Je retiens néanmoins ce passage, si réaliste, qui aurait pu sortir de la bouche de mère... Ou plutôt qui exprime avec d'autres mots ce que ma mère m'a déjà dit :" Rien ne m'intéresse sinon d'arriver enfin à l'heure de dormir avec les médicaments. Le réveil est horrible. Le moment où je passe de l'inconscient au conscient est un déchirement. " Je trouve que ces quelques mots résument assez bien la situation vécue par les dépressifs.

………….


J'ai commencé à écrire cette note, hier soir. Je m'y remets ce matin un peu difficilement. Coupure de la nuit oblige.

La lecture des premières pages de ce livre a évoqué en moi des moments connus et douloureux. Le mot suicide revient souvent car "il faut bien appeler un chat, un chat". Bouffée d'émotion, larmes qui montent mais ne coulent pas. Le reste du livre se détache de mon vécu, et j'ai pu l'aborder plus sereinement... comme une fiction qui n'en est pas une. Par contre la lecture des autres pages n'aura pas été simple, et j'étais bien heureuse de les lire au matin seule dans mon lit. Certains passages ont tour à tour évoqué pour moi ma grand-mère ou ma mère.

L'évocation du téléphone qui sonne sans personne pour répondre... les tentatives d'appel renouvelées jusqu’à se trouver au seuil de la porte...
C'est exactement ce que j'ai vécu pour ma grand-mère...laisser sonner le téléphone, renouveler les appels...ne rien entendre dans le combiné que la tonalité... se décider à partir pour l'apercevoir de dehors à travers les volets fermés. Se sentir soulagée, avec le recul de ne pas être entrée la première, que cette charge soit incombée aux pompiers. Ma grand-mère n'est pas morte, ce jour-là malgré son envie... il restera toujours gravé en moi l'évocation de son acte, ses aveux... douloureux.

Pour ma mère ce fut autre chose, je n'étais pas là...en fait je ne sais que peu de choses. je me souviens juste des allers et retours que j'ai fait pendant de longues semaines pour aller la voir dans une clinique au fin fond de la Seine et Marne. Je me souviens d'y être allée tous les mercredis avec mon fils âgé de 2 ans... C'était il y a 10 ans, un peu à la même période de l'année, mais j'ai vécu cela différemment. Peut-être parce que mes parents n'étaient pas encore divorcés, peut-être parce que j'ai laissé mon père assumé davantage que moi. Peut-être que je n'ai même pas su à l'époque quel acte l'avait amené là...je ne sais plus.

Durant ces derniers mois, mon père a pris des nouvelles de ma mère en passant par moi. Il m'a bien fait sentir que j'étais seule sur ce coup-là, que lui avait déjà donné. Loin de m'aider, ces mots m'ont fait mal. Le mot d'ordre était de se disculper de se dédouaner, de ne pas se dire surtout qu'il pouvait être responsable de cet état dans lequel est  ma mère depuis des années... La faute est rejetée sur les parents. Une histoire d'enfant non désirée, fille unique.
Je ne cherche rien. Pas d'explications...enfin si j'espérais peut-être en trouver à la lecture du livre. Mais non, chaque vie est unique. Aucune histoire ne se répète à l'identique. Je serai bien incapable comme l'a fait l'auteur de relater l'enfance de ma mère. Je n'en connais presque rien, rien d'ailleurs... si ce n'est ce sentiment de solitude qui était déjà en elle. Je ne pourrais jamais demander aux frères et sœurs que ma mère n'a pas eu de me raconter des anecdotes sur son enfance.

Alors il est vain de chercher des raisons, des excuses, des coupables… Elle a déjà je pense raconter sa vie en long et en travers à bien des psy. Je connais certaines de ses douleurs, je sais quelles souffrances ont été difficiles pour elle, mais je ne me vois pas les raconter ici. Ce que je sais, n’expliquerait pas tout. Si tant est qu’il y ait une cause précise, un élément déclencheur.

Je savais en vous parlant de ce livre, que je m’épancherai sur certains détails privés. Ecrire me permet de fermer la parenthèse de ces derniers mois.

Je sais pertinemment qu’une autre s’ouvrira… quand ? le plus tard possible, je l’espère.

Une dernière phrase :
"Non, personne ne peut empêcher un suicide."



4 commentaires:

  1. bouleversée par ton texte... je ne sais pas si j'ai bien fait de te conseiller ce livre. Ce que tu vis me semble terrible et je te trouve très forte, très courageuse.

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  2. Rassure toi, j'ai beaucoup aimé cette lecture. En plus lorsque je l'ai commencé, les moments les plus difficiles étaient passés. C'est une bonne chose qu'il ne soit sorti qu'en février :) Je ne suis pas si courageuse... Je suppose qu'être courageuse ce serait plus de prendre le taureau par les cornes et de foncer :) forte ? J'aime me persuader que oui... Après cela réalité est parfois différente :)

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  3. Bonjour Phany,
    C'est avec beaucoup d'émotion que j'ai lu tes mots, ceux d'hier et des autres jours. Les sujets évoqués le sont le plus simplement possible, une façon d'écrire qui effectivement doit être salutaire et salvatrice.

    Comme toi, je rode encore autour des 40 ans, même si je les ai déjà dépassé, je m'y sens encore proche, c'est un âge important sans l'être, puisqu'il nous place généralement à quelques années près entre nos enfants et nos parents. Entre l'avenir et le passé. C'est aussi un âge ou l'on ne fait plus semblant, ou l'on ne peut plus nier les évidences, les "affaires" de grands... Nos parents vieillissent et arrivent le temps pour eux ou de partir pour toujours ou de laisser éclater ces décennies de malaises, ces frustrations accumulées à tord ou à raison...les miens ont perdu à deux ans d'intervalle 2 de leurs enfants...j'ai imaginé qu'ils ne s'en remettraient pas, et longtemps après, l'évocation des prénoms de mon frère et ma sœur nous ont fait monter les larmes aux yeux...17 ans après, leurs absences respectives continuent de nous manquer, mais nous avons fait le choix de vivre pour les vivants...j'en parle parfois à mes enfants, peut être dans le but incertain de les préparer, au cas ou...même si je sais que JAMAIS, on ne peut être se préparer à la perte d'un parent aussi proche...Le suicide "non conventionnel" de mon frère est toujours dans mon esprit, même si je n'en parle jamais. Je sais que mes parents s'en veulent de n'avoir pas pu...de n'avoir pas réussi à...j'ai choisi le camp du "pouvais-je vraiment l'en empêcher? sans doute pas". Histoire de ne pas ajouter un boulet à ceux que je traine déjà...
    Mais voilà, au risque de me répéter, je vis pour les vivants, mais je ne perds pas de vue que tout ce qui est aujourd'hui ne l'est pas forcément demain. j'en profite pour vivre peut être plus intensément encore chaque présent...avec plus ou moins de difficulté.
    Courage pour la suite Phany, celle qui arrive ces 40 prochaines années.

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    1. Etre dans la vie c'est ce qui nous permet de surmonter les difficultés. Laisser de côté les petits et les grands soucis pour sourire à ses enfants...et au pire s’exprimer ailleurs.
      Je crois que l'Homme a une faculté importante de "guérir", même si certaines cicatrices restent douloureuses.
      Merci pour ton message.

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