Je l'ai lu sur les conseils de Stéphanie. J'avoue que
j'ai longtemps hésité avant de le commander. Je craignais que le thème ne soit
trop proche de mon vécu du moment.
Ma mère sort à peine d'une longue dépression commencée
à la fin du mois d'octobre. Elle n'était pas présente pour l'anniversaire de ma
fille, pas plus que pour le mien. Elle a passé les fêtes de Noël dans une
clinique. En fait, elle est restée hospitalisée presque deux mois. Deux mois
entrecoupés d'une sortie de quelques jours qui n'aura pas été concluante,
puisque les crises d'angoisse se sont succédées. Son hospitalisation aura été
pour moi un soulagement. Je ne m'en cache pas. J'étais au bout de l'aide que je
pouvais lui apporter. A chaque coup de téléphone passé (un par soir depuis le
début de sa dépression) je raccrochais avec le moral en berne. Un sentiment
d'impuissance, de solitude aussi peut être face à cette putain de dépression,
de tristesse aussi de voir sa mère dans cet état sans que les gestes ou les
mots d'amour ne trouvent d'écho.
Je me sentais passive, comme si je n'étais juste
qu'une observatrice incapable de savoir quelle solution était la mieux et bien
peu guidée par son psy. On m'a dit à ce moment-là d'arrêter de me poser en
victime. Je n'ai pas aimé. J'ai écrit une note de quelques lignes un soir, dont
j'ai même oublié le contenu pour finir par la mettre à la poubelle de mon autre blog.
Je me suis fermée, comme souvent, pour faire face à ma façon : je vais bien
tout va bien. Et si il ne fallait pas se poser en victime, à quoi bon écrire...
Je garde pour le médecin des urgences une grande
sympathie car c'est elle, bien plus que le psy de ma mère qui lui a trouvé une
place dans une clinique proche de chez elle.
Durant les dernières vacances de la Toussaint, j'avais
multiplié les allers et retours entre le domicile de ma mère et la maison. Elle
n'a jamais voulu venir chez moi, même au plus fort de sa dépression, car elle
ne voulait pas que mes enfants la voient dans cet état. Et je lui en sais
grâce. Peut-être aussi que cela me soulageais de savoir que de retour chez moi,
j'allais pour quelques heures pouvoir penser à autre chose... Penser n'est peut-être
pas le bon terme... Pouvoir vivre autre chose. J'ai passé le weekend qui a
précédé son hospitalisation chez elle. Retour dans ma chambre de jeune fille...
J'ai craint durant les semaines qui ont précédées son entrée en clinique,
qu'elle ne commette l'irréparable, que rien ne s'oppose à la nuit. Elle a
trouvé la force de pas franchir ce cap... Peut-être parce que sa mère est
encore vivante. J'y pense souvent. Que se passera-t-il à la prochaine phase
dépressive, si ma grand-mère n'est plus là ? Fera-t-elle comme l'héroïne du
livre qui est encore sur ma table de chevet ?
Il faut que je vous dise un truc horrible... Cela me
semble loin aujourd'hui, mais je sais que je l'ai pensé. J'ai parfois pensé que
sa mort serait peut-être un soulagement ... Pour moi, j'entends. Aujourd'hui je
me rends bien compte de l'absurdité et de l'horreur de cette idée. Je pourrais
la bannir, je pourrais la nier... Pourtant malgré tout, j'ai souvent craint le
pire au volant de ma voiture, parcourant les kilomètres qui nous
séparent.
Aujourd'hui, elle va mieux. Elle est sortie depuis
jeudi dernier, elle pète la forme, pleine d'une nouvelle vigueur comme toujours
presque excessive. Je ne sais pas quel traitement aura été efficace. Les
thymoregulateurs prescrits par le psy de la clinique n'ont pas été pris
jusqu'au bout, pas supportés. Je crois bien que le traitement est reste
inchangé. Le psy a évoqué des troubles bipolaires, mais je crois qu'on met de
nos jours beaucoup de maux derrière ce mot.
Quand Stéphanie suite à la lecture d'une de mes notes
a évoqué le livre de Delphine De Vigan qui relate les troubles bipolaires de sa
mère, j'ai eu peur de le lire... Mais j'attendais aussi peut être des réponses.
Le premier constat et pas des moindres, que je me suis fait, c'est que
l'histoire de cette femme, n'est pas l'histoire de ma mère. Que sa maladie
n'est pas la sienne. Je concède que ma mère traverse successivement des
périodes de grandes dépression avec des périodes d'euphorie, mais on est loin
de ce que décrit l'auteur. Je retiens néanmoins ce passage, si réaliste, qui
aurait pu sortir de la bouche de mère... Ou plutôt qui exprime avec d'autres
mots ce que ma mère m'a déjà dit :" Rien ne m'intéresse sinon d'arriver
enfin à l'heure de dormir avec les médicaments. Le réveil est horrible. Le
moment où je passe de l'inconscient au conscient est un déchirement. " Je
trouve que ces quelques mots résument assez bien la situation vécue par les
dépressifs.
………….
J'ai commencé à écrire cette note, hier soir. Je m'y
remets ce matin un peu difficilement. Coupure de la nuit oblige.
La lecture des premières pages de ce livre a évoqué en
moi des moments connus et douloureux. Le mot suicide revient souvent car
"il faut bien appeler un chat, un chat". Bouffée d'émotion, larmes
qui montent mais ne coulent pas. Le reste du livre se détache de mon vécu, et j'ai
pu l'aborder plus sereinement... comme une fiction
qui n'en est pas une. Par contre la lecture des autres pages n'aura pas été
simple, et j'étais bien heureuse de les lire au matin seule dans mon lit.
Certains passages ont tour à tour évoqué pour moi ma grand-mère ou ma mère.
L'évocation du téléphone qui sonne sans personne pour
répondre... les tentatives d'appel renouvelées jusqu’à se trouver au seuil de
la porte...
C'est exactement ce que j'ai vécu pour ma
grand-mère...laisser sonner le téléphone, renouveler les appels...ne rien
entendre dans le combiné que la tonalité... se décider à partir pour
l'apercevoir de dehors à travers les volets fermés. Se sentir soulagée, avec le
recul de ne pas être entrée la première, que cette charge soit incombée aux pompiers.
Ma grand-mère n'est pas morte, ce jour-là malgré son envie... il restera
toujours gravé en moi l'évocation de son acte, ses aveux... douloureux.
Pour ma mère ce fut autre chose, je n'étais pas là...en
fait je ne sais que peu de choses. je me souviens juste des allers et retours
que j'ai fait pendant de longues semaines pour aller la voir dans une clinique
au fin fond de la Seine et Marne. Je me souviens d'y être allée tous les
mercredis avec mon fils âgé de 2 ans... C'était il y a 10 ans, un peu à la même
période de l'année, mais j'ai vécu cela différemment. Peut-être parce que mes
parents n'étaient pas encore divorcés, peut-être parce que j'ai laissé mon père
assumé davantage que moi. Peut-être que je n'ai même pas su à l'époque quel
acte l'avait amené là...je ne sais plus.
Durant ces derniers mois, mon père a pris des
nouvelles de ma mère en passant par moi. Il m'a bien fait sentir que j'étais
seule sur ce coup-là, que lui avait déjà donné. Loin de m'aider, ces mots m'ont
fait mal. Le mot d'ordre était de se disculper de se dédouaner, de ne pas se
dire surtout qu'il pouvait être responsable de cet état dans lequel est
ma mère depuis des années... La faute est rejetée sur les parents. Une
histoire d'enfant non désirée, fille unique.
Je ne cherche rien. Pas d'explications...enfin si
j'espérais peut-être en trouver à la lecture du livre. Mais non, chaque vie est
unique. Aucune histoire ne se répète à l'identique. Je serai bien incapable
comme l'a fait l'auteur de relater l'enfance de ma mère. Je n'en connais
presque rien, rien d'ailleurs... si ce n'est ce sentiment de solitude qui était
déjà en elle. Je ne pourrais jamais demander aux frères et sœurs que ma mère
n'a pas eu de me raconter des anecdotes sur son enfance.
Alors il est vain de chercher des raisons, des
excuses, des coupables… Elle a déjà je pense raconter sa vie en long et en
travers à bien des psy. Je connais certaines de ses douleurs, je sais quelles souffrances
ont été difficiles pour elle, mais je ne me vois pas les raconter ici. Ce que
je sais, n’expliquerait pas tout. Si tant est qu’il y ait une cause précise, un
élément déclencheur.
Je savais en
vous parlant de ce livre, que je m’épancherai sur certains détails privés.
Ecrire me permet de fermer la parenthèse de ces derniers mois.
Je sais pertinemment
qu’une autre s’ouvrira… quand ? le plus tard possible, je l’espère.
Une dernière phrase :
"Non, personne ne peut empêcher un suicide."